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Le Projet eumélanine/Oiseaux Noirs est une expérience en cours, exploration concrète du milieu de l’élevage de l’animal d’ornement, dans la continuité de mes recherches sur notre relation aux autres êtres vivants.

L’idée est de rendre visible un processus de sélection au long terme qui serve de support de réflexion sur les problématiques de la domestication, de la génétique, de l’éthique animale etc.

Je développe, à l’aide de croisements de races déjà existantes, une lignée de poules originale. La première génération est issue de géniteurs La Flèche, Swart Höna, Shamo, Sumatra et Cou-nu industrielle, et j’élève en 2016 la deuxième et troisième génération de croisement.

 

Journal/Quelques reflexions suscitées au cours de cette recherche :

GALLUS GALLUS DOMESTICUS

La poule, adaptable, versatile et d’élevage aisé, est l’animal domestique le plus répandu sur terre. Il en existe des milliers de variétés, à vocation agricole, ornementale ou de combat, issues d’un effort de sélection et de croisements depuis sa domestication il y a quelque 6000 ans. Elle a accompagné l’homme dans chacune de ses migrations et à travers l’étude des races avicoles et de leur histoire nous pouvons dessiner le profil culturel des populations humaines qui les ont crées. Les races évoluent suivant les besoins des hommes mais aussi avec les contraintes historiques et le goût des populations. En retour, l’homme également a changé en intégrant la poule dans son environnement. Elle a influencé son alimentation, sa culture, son économie. Il s’agit d’une évolution conjointe et toujours en cours. J’entend y prendre part activement, par ma démarche artistique et en tant qu’éleveuse et consommatrice.

RACE

La lignée que je développe est issue de croisements de différentes races, et j’ai ainsi eu l’occasion d’étudier cette notion au sein du milieu avicole.

En Europe, chaque race obéit à un Standard, sorte d’Idée platonicienne de l’animal, et les animaux individuels sont jugés quand à leur proximité avec ce portrait type. Le métissage est proscrit et parfois rédouté par les moins bien informés comme un acte contre-nature et dangereux. Pour beaucoup de ces personnes c’est en fait que la distinction entre le concept de race et celui d’espèce est flou. Hors les races sont des créations culturelles de groupes distincts au sein d’une même espèce, et ne pourraient survivre sans l’intervention active et constante de l’être humain. À ce titre, les animaux de race font partie d’un héritage culturel, dont ils sont littéralement les porteurs, mais qui contribue également à les chosifier.

ESTHÉTIQUE

Sont choisis pour ce travail des caractères inhabituels tels que le fibromélanisme (une mutation qui pigmente la peau, chair et os en noir), la crête divisée, le cou nu ou la multiplication des ergots.

Ces mutations m’intéressent esthétiquement -j’aime voir ces petits dragons perchés dans mon jardin- mais aussi car elles vont à l’encontre du goût dominant du milieu avicole. Ce goût tend vers l’animal-peluche, rond, bouffant, miniaturisé, inoffensif -en bref des poules restées poussins (voir la Poule Soie). Je considère que cet attrait pour la néoténie, que l’on peut observer chez nombre d’autres espèces domestiques, cristallise une tendance plus générale d’infantilisation de l’animal. De nombreuses mutations qui contribuent à cet aspect néothénique sont de surcroit handicapantes pour les animaux (syndrôme brachycéphale du chien par exemple), et certains des gènes responsables en reduisent la fertilité (gènes dits léthaux, entre autres le gène ‘courtes-pattes’ chez les poules ), rendant ainsi les espèces domestiques de plus en plus dépendantes de l’être humain.

AGENT DOUBLE

Je découvre cet univers de l’intérieur, participant à un forum de passionnés, adhérant à l’association avicole la plus proche, visitant des expositions agricoles ainsi qu’en élevant parrallèlement la race traditionelle de ma région d’accueil. J’ai même entrepris de rédiger un Standard pour ma future race. J’essaie de comprendre les préocupations des hobbyistes et de m’intégrer à ce monde tout en conservant une distance critique. Sur le forum que je fréquente il est interdit de parler/poster des photos d’animaux croisés, je participe donc incognito, sans évoquer mon travail.

PLANIFICATION

Par l’utilisation de techniques traditionelles de sélection, optimisées par des calculs génétiques modernes, je confronte un processus créatif planifié sur le long terme à la réalité individuelle de mes animaux, au lien affectif et à l’espace de vie qui nous unis. Je voudrais éviter une consanguinité trop forte mais l’espace et de moyens me contraignent. J’ai donc retour à des logiciels généalogiques, afin de calculer le degré de consanguinité de chaque animal né pour le projet. Je ne peux élever décemment qu’un petit nombre d’animaux chaque année, dont certains devrons tôt ou tard laisser la place à la génération suivante. Surtout les coqs. Ils sont vendus ou donnés. Bientôt j’aimerais pouvoir transmettre ces groupes de reproducteurs à d’autres éleveurs, artistes, collectionneurs d’art. L’objectif serait de préserver la diversité génétique de la race et de distribuer le processus de séléction à plus grande échelle, mais aussi de pouvoir continuer à veiller sur mes animaux, œuvres vivantes dont je suis responsable.

VIANDE

Avec ce projet d’élevage expérimental, je cherchais aussi à mettre mon alimentation en cohérence avec mes convictions. C’est-à-dire: manger de la viande produite sans cruauté.

J’ai progressivement réduit la part de viande industrielle que je consomais, en préférant sacrifier périodiquement l’une de mes bêtes et en faire un repas préparé avec soin, pour les grandes occasions.

D’abord, le sentiment de porter l’entière responsabilité de la chair que je mangeais était rassurant. J’assumais entièrement le processus depuis l’éclosion en passant par l’alimentation de plusieurs générations de volaille, jusqu’au sacrifice le plus respectueux possible et à la préparation de la carcasse qui s’ensuit.

Je pensais que l’acte de tuer serait de plus en plus facile. Mais à mesure que ma consomation de viande diminuait, la valeur symbolique de la chair de mes animaux augmentait, jusqu’à ce qu’aucune occasion ne soit assez grande pour justifier le sacrifice.

À la fin, se nourrir de viande devint un luxe -par nature superflu- incompatible avec la gravité de l’acte de tuer.

Je suis végétarienne de facto depuis le soir où, hachette à la main, je constatai cette évidence et renonçai à abatre un coq.

IN PROGRESS…